YOGA ET CREATIVITE OU "METTRE DES PICKLES DANS LE SAMBAR"


Le yoga fait partie des pratiques à propos desquelles la question de la créativité peut se poser.
Au moins à deux titres :

- au sein de la pratique du yoga, tout d’abord, quelle est la relation entre la fidélité aux « règles » et la créativité ? Si nous regardons la manière dont le yoga est enseigné actuellement, nous constatons une variété de pratiques, s’inscrivant dans un spectre entre ces deux extrêmes.
- quel est l’effet de la pratique du yoga sur la créativité, celle des artistes, des écrivains, des scientifiques, de tout un chacun ? Inhibiteur ? Facilitateur ?

DES PRATIQUES DE YOGA
A une extrémité, donc, certaines pratiques sont répétitives, à première vue peu créatives : ainsi dans l’ashtanga yoga, école qui a codifié des enchaînements-type il y a quelques décennies: « Il se compose de 6 séries de postures. Peu importe son niveau de yoga, quand on vient pour la première fois dans un cours d’ashtanga, on commence par la première série. Les difficultés vont croissant de série en série, et il faut parfois dédier de longs mois, des années même, avant de pouvoir passer aux séries 3 ou 4. … Les postures de chaque série sont toujours les mêmes, et comme le disent souvent les profs, “ les postures ne changent pas, mais vous, vous changez ” » (Blog « Mathilde fait du yoga »).

Il semble s’agir ici de la nécessité pour le pratiquant de s’adapter à la posture plutôt que d’observer, ressentir et innover pour qu’elle s’ajuste à lui. « Prêt-à-porter » et non pas « sur mesure ». Certes, au sein de la répétition, on ne vit jamais exactement les mêmes expériences ; mais il existe un risque d’automatisme dans la pratique, ou de forçage, avec perte de sensibilité.
 
Parcourons le spectre en citant un article présenté par le site Doctissimo, recensant 33 styles de yoga. Outre diverses pratiques qui restent ancrées dans des traditions solides, il est remarquable de voir fleurir des disciplines telles que :

- acroyoga (« style de yoga, qui mélange acrobatie, yoga et massage thaïlandais et se pratique le plus souvent à deux ») ;

- yoga Om (« d'origine New Yorkaise et crée par l'ancienne danseuse Cyndy Lee, ce genre de yoga est une branche du Hathayoga, qui fusionne des asanas fluides avec la méditation bouddhiste axée sur la pleine conscience ») ;

- yoga « Never too late » (« comme son nom l'indique, cette discipline est destinée aux personnes qui ont l'impression qu'il est trop tard pour se mettre au yoga.) ;

- yoga Jivamukti (« d’origine New Yorkaise et crée par Sharon Gannon et David Life, cette forme de yoga comporte des exercices de respiration, des ajustements pratiques et des chants dévotionnels. Selon David Life, un professeur de jivamukti doit aussi être un excellent DJ, 80% du cours s'effectuant en musique. La séance d'exercices, fondée sur le yoga ashtanga, peut ainsi commencer aux sons planants de Massive Attack et se poursuivre sur les rythmes des Rolling Stones pour l'incontournable salutation au soleil. Cet enchaînement fluide de postures et de respirations (qu'on appelle le vinyasa) prend alors des allures de chorégraphie. Un travail vigoureux, qui libère les tensions et les blocages de façon rock'n'roll ») ;

- Integrative yoga therapeutics (« ce style de yoga, crée par le professeur de yoga et psychologue Bo Forbes, rassemble psychologies, yoga et sciences pour des fins thérapeutiques, dont le but premier est d’éliminer les soucis de santé, comme par exemple les blessures physiques, l’anxiété, la dépression et même l’insomnie, et d’améliorer la performance physique ») ;

- Insight yoga (« crée par Sarah Powers, l’Insight yoga provient des traditions yogistes, taoïstes et bouddhistes. Cette discipline intègre les aspects yin et yang de notre personnalité en associant flux passif et flux dynamique et permet, de ce fait, d’améliorer tous nos tissus corporels »).

- Ajoutons le yoga du rire («  concept révolutionnaire né de l’idée originale du Dr Madan Kataria, un médecin de Mumbai. En Inde, il a lancé le premier club de rire dans un parc le 13 Mars 1995 avec seulement une poignée de personnes. Aujourd’hui, le phénomène est mondial et des milliers de clubs de rire sont aujourd’hui recensés (2016) dans plus de 100 pays. Le yoga du Rire s’impose par sa facilité à installer un bien-être complet chez ses pratiquants. Techniquement, le yoga du rire combine des rires sans raison avec des respirations yogiques (pranayama) ») ;

- et le yogalates (« Le Yogalates – combinaison de Yoga et de Pilates - est une marque déposée, créée par l'australienne Louise Solomon en 2002. Cette pratique est la même que le Yogilates, mais s'en distingue par la marque :Yogilates est aussi une marque déposée : cette discipline fut créée en 1997 par Jonathan Urla aux USA. »).

 Arrêtons ici la liste qui pourrait se poursuivre …
Belle créativité, donc. Et sans doute un certain nombre de ces pratiques apportent-elles du plaisir, des sensations, des performances, des prises de conscience, une énergie nouvelle…On ne peut rien en dire sans aller y voir de plus près.

Il n’empêche qu’on peut s’interroger sur la limite entre créativité et inconséquence, sur la prise en compte, ou non, d’un ancrage dans des bases suffisamment cohérentes pour permettre aussi de jouer, improviser, créer de nouveaux exercices, ouvrir de nouvelles voies. Sans parler du mélange des traditions et systèmes, des assertions médicales plus ou moins justifiées, voire des enjeux commerciaux (marques déposées). Patanjali n’aurait-il pas pensé ici à une forme de vikshepa, de dispersion, de distraction, par rapport au projet du yoga qui est de passer du temps, beaucoup de temps, avec l’aide des techniques, à traquer les illusions et les idées fausses qu’on peut se faire sur soi-même ?

METTRE DES PICKLES DANS LE SAMBAR
Le sambar est un plat de référence dans la cuisine de l’Inde du Sud, à base de lentilles, dans lequel on ajoute des épices et différents légumes. Dans une interview récente disponible sur Youtube, à propos de son père TKV Desikachar – qui vient de quitter ce monde -, sa fille Mekhala rappelle un souvenir : il avait concocté une recette très personnelle, étonnante pour les indiens attachés aux traditions culinaires, remplaçant les épices par des pickles (condiments souvent très épicés)… et, dit-elle, c’était délicieux. Pour elle, cette créativité dans les recettes se retrouvait dans la manière dont Desikachar proposait des pratiques de yoga à ses élèves. Je comprends et confirme ce qu’elle veut dire. Je l’ai vécu, de différentes manières, à son contact.
Desikachar a transmis à ses élèves de très solides références théoriques et pratiques. Par exemple, la structuration des séances se fait selon des règles réfléchies de progressivité, de choix de dynamique et de statique, de jeu des postures et contre-poses, de rapport à la respiration, de respect de l’anatomie et de la physiologie… Cette rigueur est de l’ordre de la qualité « sthira ». Il nous a mis à maintes reprises dans des situations d’expérimentation, d’observation, d’approfondissement de la précision de notre travail d’enseignement.
 
Mais en même temps il nous a invités à être créatifs, ce qui implique une certaine décontraction, un aspect « sukha ». Cette créativité est présente dès les premiers stades de la structuration des pratiques, puisque celles-ci ne sont pas stéréotypées, figées dans une succession répétitive de postures et pratiques de respiration ou de méditation. Au contraire, c’est comme si nous avions en mains un jeu de cartes entre lesquelles les combinaisons ne seront jamais les mêmes. Nous pouvons pratiquer le yoga pendant des dizaines d’années, notre « vocabulaire »de techniques n’est pas extensible à l’infini, et pourtant nos séances ne seront jamais deux fois les mêmes.  C’est ce qui permet de donner aux pratiques des caractères différents – plus dans la tonicité, ou plus dans le lâcher-prise, ou avec un travail spécifique sur le regard, ou sur la voix, ou dans le centrage sur telle ou telle posture, tel ou tel effet à explorer plus avant etc.. C’est ce qui fait qu’une pratique peut devenir une partition individuelle. C’est surtout ce qui donne des chances aux pratiques d’être habitées d’un « petit plus » d’originalité, de vitalité, de sensibilité.

Au-delà de cela, cet appel à la créativité implique aussi que nous tenions compte de notre histoire collective (par exemple, des occidentaux venus en Inde s’imprégner de références sont amenés à les recontextualiser à leur retour dans leurs pays)  mais aussi personnelle (fonction, entre autres, de nos caractéristiques propres, talents particuliers, croyances particulières, formations initiales…).

ETRE CREATIF A PARTIR DU YOGA – REFLEXIONS ET TEMOIGNAGE
Le fait que nous soyons, en tant qu’occidentaux, allés chercher le yoga, cadeau de l’Inde, implique à mon avis un respect par rapport à cette source et à l’ancienneté de sa tradition. Nous pouvons improviser avec cette « matière » mais ne pouvons pas garder le nom et en faire quelque chose de tout à fait différent. Nous ne sommes pas dans la même situation que des danseurs, musiciens, plasticiens occidentaux qui peuvent créer dans leurs disciplines dont le champ est très ouvert.

Lise Rodriguez, violoniste et yogini,  dans son livre « Musique et Yoga, la quête du juste » (Ed Almora), présente joliment les séances de yoga comme des partitions musicales que créerait un compositeur.
Elle rapporte le témoignage d’une pianiste : « Le yoga m’a donné la solution pour aborder le piano sans utiliser de forces inutiles tout en exploitant davantage de ressources physiques. (…) La respiration utilisée en yoga m’a aussi beaucoup apporté au niveau de la concentration. (…) Une décontraction physique qui m’inscrit dans quelque chose de très fluide. Fluide à tous les niveaux : le contact avec le public, mes partenaires, la projection du son… Je suis alors dans une fermeté décontractée physique et mentale. Le yoga m’a amenée à bien gérer ce qui doit être réalisé tout en faisant un cadeau. Ce n’est pas « moi » et « les autres » mais tout l’ensemble qui est concerné. »

Pour poursuivre, si nous pouvons être créatifs en restant dans le cadre cohérent du yoga, cet état d’esprit retentit sur notre créativité dans d’autres aspects de notre vie : refaire des recettes avec pickles à partir de l’expérience du yoga. Trouver des solutions inédites dans des situations du quotidien. Se sentant mieux dans son corps, gagnant plus de tranquillité et s’autorisant plus de liberté, être plus vivant dans des pratiques professionnelles ou artistiques.
 
Laurence Maman, professeur et formatrice IFY      








Chant Védique : un Outil au Service de la Transformation de l’Être

Auteur: 
NADOLSKI Laurent


 Chant Védique : un Outil au Service de la Transformation de l’Être

 




Une tradition millénaire
 
Le chant védique est de nos jours encore peu connu. Si à l’époque du sage-voyant Vyāsa, il existait 1180 branches des Veda-s, aujourd’hui il n’en subsiste que 12 ou 13 dont certaines sont en voie d’extinction. L’UNESCO a déclaré le chant védique comme patrimoine universel de l’humanité le 12 novembre 2003, le reconnaissant comme héritage culturel unique. Dès le milieu de 20e siècle, le professeur T. Krishnamacharya, visionnaire et conscient que ce trésor ne devait pas être perdu, décida d’ouvrir son enseignement au-delà de la caste des brahmanes en Inde ainsi qu’aux Occidentaux. T.K.V. Desikachar a contribué activement à le propager en formant les premiers professeurs non indiens qui ont essaimé à travers le monde.
 
Le chant védique, aussi appelé adhyāyāna, « voyage vers soi », est une récitation psalmodiée des Veda-s qui, d’après la tradition, furent entendus par des sages inspirés plongés en état de méditation. Tradition orale, le chant est récité aujourd’hui comme jadis par des chantres; un ensemble de règles et codifications strictes a permis de préserver toute altération temporelle.

 
Les mantra-s et le prāṇa
 
Les « phrases » des véda-s sont prononcées en sanskrit et sont appelées mantra-s. Chaque mantra est comme une graine qui ne demande qu’à germer afin que son potentiel se développe au sein d’un champ propice : l’ensemble corps-mental-esprit du récitant. Le mantra, prāṇa condensé, devient source de créativité et de sagesse lorsqu’il est pratiqué régulièrement et avec enthousiasme.
 
Le chant védique est une discipline orale et expérimentale. Sa pratique favorise le développement de nombreuses qualités comme l’écoute, la concentration, la focalisation du mental. Le chant védique a également de très nombreuses applications dans le domaine de la santé.
 
Tel un sacrifice intérieur, le chant védique allume un feu dans le corps quinté dimensionnel (pañcamaya) du pratiquant, feu qui va nettoyer, purifier son corps et son mental pour les préparer à recevoir la vibration au plus profond de sa conscience. Cette vibration est vivante et active : elle est porteuse de sens et, en se développant, révèle elle-même son énergie et sa signification. Ainsi chanter les Veda-s est d’abord une expérience qui se vit avec tous les sens et qui ensuite se transforme en voyage intérieur. Le Son devient Acteur. Le récitant chante soit pour lui soit pour les autres : le soin de l’Être débute...
 
Laisser le son agir est souvent difficile face à nos habitudes (saṁskara-s) en particulier celle de mentaliser (donner un sens, traduire...). Le son a, en effet, sa propre intelligence, son étincelle de Conscience. Il permet d’atteindre un état du mental très subtil, qui dépasse l’entendement usuel : il nous connecte, nous relie à « quelque chose » de plus grand.
 
Quelques effets du chant
 
En se développant, le feu crée le mouvement, l’énergie ainsi libérée circule à travers le corps pour venir le baigner. Le feu a de multiples manifestations : sensation de chaleur dans le corps qui va produire différents types de « fluides » ; la digestion est activée que ce soit celle liée à la nourriture physique, sensorielle, mentale ou émotionnelle ; le « feu », lié à la vision, au discernement, au fonctionnement du système nerveux central, à éclat de la peau, etc., est renforcé. Une fois les obstructions atténuées, l’énergie raffinée peut pénétrer les canaux plus subtils du corps humain. Le cakra de la gorge, viśuddhi, est particulièrement activé, lieu de la communication et de l’élévation.
 
Discipline orale et auditive, le chant développe la mémoire, l’écoute attentive, la sensibilité, la relation à autrui.
 
Le chant est pratiqué sur la phase d’expiration et allonge progressivement le souffle : la gestion du capital d’énergie et l’interaction subtile avec le mental se développent. Le mental s’ouvre, ses limites sont alors repoussées sans cesse, il devient espace de créativité. L’Être peut alors s’exprimer naturellement.
 
Le chant est agissant, tel un massage subtil, il sculpte le monde intérieur du récitant et permet de révéler des paysages et potentiels insoupçonnés. Tout dépend ensuite de l’habileté et de l’intelligence créative (yukti) du pratiquant. Intégré à la pratique du yoga, le chant la transforme, la fluidifie, met l’être en vibration. Le son peut remplacer avantageusement le comptage au sein d’une pratique de yoga (nombre de répétitions d’une posture, d’un prāṇāyāma). 
 

Invitation à l’expérience
 
Pour terminer, le lecteur curieux souhaitera intégrer le chant à sa pratique. Pour approfondir, il pourra également se rapprocher d’un professeur compétent.
 
Deux exemples d’application sont maintenant proposés.
 
 
Le mantra choisi est celui de la gāyatrī.
Pour son application, la gāyatrī est scindée en trois :
 
1/ [oṁ] tat saviturvareṇyam |
2/ [oṁ] bhargo devasya dhīmahi |
3/ [oṁ] dhiyo yo naḥ pracodayāt |
 
La gāyatrī pourra être chantée oralement ou mentalement sur l’expiration lors d’une posture ou d’un enchaînement de postures.
·      Pour Vīrabhadrāsana, la posture du héro (à intégrer dans une pratique avec contre posture) :
 
 





· Pour le prāṇāyāma, discipline du souffle vivant :
 

 
Un dernier mot :
 
Enfin, soyez curieux, expérimentez, laissez place à la créativité en vous (répétition, nombre, intensité, etc.). Restez attentif, à l’écoute et ajuster en fonction de l’expérience vécue (svādhyāya).
 
Bonne pratique !
 
 

À la mémoire de Sir,
T.K.V Desikachar,
professeur de mes professeurs.

 


Disparition de T.K.V. Desikachar à l'âge de 78 ans

Auteur: 
FRANCO Lina




Nous venons d’apprendre la mort de T.K.V. Desikachar survenue lundi 8 août. Il 
avait 78 ans et souffrait depuis plusieurs années d’une grave maladie.

Après la mort de Pattabhi Jois en 2009 et celle d’Iyengar en 2014, disparaît avec Desikachar un des derniers héritiers directs de l’enseignement de T. Krishnamacharya. Nombre de formateurs de l’Institut Français de Yoga ont été ses élèves et ont transmis à leurs propres élèves ce qu’il leur avait transmis. Nous lui sommes tous et toutes, élèves, professeurs, formateurs, redevables.


Laurence Maman qui étudia auprès de lui nous offre un souvenir personnel en forme d’hommage à son maître :


« Je devais participer à un séminaire où j’étais l’interprète de

Desikachar. Au dernier moment, pour des raisons familiales, je fus dans

l’impossibilité de partir, immobilisée pendant plusieurs semaines. Il me

rendit visite et je lui fis part de mes inquiétudes, de ma tristesse et de

mon désarroi : « Même immobilisée, rien ne vous empêche de penser », me

dit-il. Cette phrase apparemment banale m’a beaucoup aidée et marquée dans l’épreuve

que je traversais. On aurait pu s’attendre à ce qu’il m’invite à méditer,

mais c’est bien à penser qu’il m’a encouragée. »
 

Pensons à lui.


Les professeurs ont la parole

L'interview de Chantal Bourgea
 
Une rencontre chaleureuse… un sourire… Chantal vit à Issy-les-Moulineaux, mais elle ne peut se passer longtemps du contact avec la nature : écouter les oiseaux, humer la terre sèche ou humide, contempler les arbres en toutes saisons lui sont aussi nécessaires que le yoga.
 
Quelle est ta carrière professionnelle ?
J’ai dans un premier temps été assistante dans des services Ressources humaines, puis j’ai débuté une deuxième vie professionnelle après une formation de formateurs à Paris-X, et une formation en coaching au CNAM. J’ai développé des activités de consultante-formatrice : bilan de compétences, gestion du stress, accompagnement à la validation des acquis de l’expérience (VAE) et de demandeurs d’emploi.
J’enseigne parallèlement le yoga depuis 1989 : beaucoup de cours individuels et des cours collectifs ; depuis quelques années les cours ont lieu à Versailles et dans plusieurs entreprises. Pour les cours individuels, je me déplace maintenant à domicile.
 
Comment le yoga est-il entré dans ta vie ?
J’ai été « titillée » très tôt par le yoga, convaincue du lien entre le corps et le mental et à la recherche de « comment aller mieux, d’abord avec moi et avec autrui, le monde, la vie… ». Cela a commencé par un peu de pratique avec un petit guide des éditions Marabout.
Puis le yoga est passé, laissant tout de même une trace, celle de la respiration… Quelques années plus tard, à l’occasion d’un travail thérapeutique avec une personne dont j’apprends plus tard qu’elle a été professeur de yoga, le yoga en quelque sorte me rappelle à lui !
Après quelques essais peu concluants, je rencontre Sophie Dreux lors d’un stage. Beaucoup de découvertes : en premier lieu, un enseignement structuré tant du point de vue physique que de celui de la réflexion sur soi.
Parallèlement je fais une autre découverte d’importance : on – donc « je » – pouvait devenir professeur de yoga ! Le désir d’enseigner, de transmettre présent depuis longtemps prend forme. Au retour de ce stage, deux années de pratique en petits groupes avec un professeur de viniyoga débouchent sur une formation avec Bernard Bouanchaud (1987/1991).
 
A l’issue de cette formation, quel a été ton sujet de mémoire ?
J’ai travaillé sur le « lâcher prise ». J’ai l’impression aujourd’hui que j’en avais une compréhension bien théorique… Sur ce thème comme sur bien d’autres, enseigner a été une ouverture et très porteur pour ma propre démarche.
 
Des rencontres avec d’autres formateurs ?
Michel Alibert, lequel m’a fait comprendre ce qu’est un appui, comment entrer finement dans le geste respiratoire et la notion d’altérité… Cela a fait beaucoup évoluer ma pratique et ma façon d’enseigner. Participer aux stages « yoga et danse » qu’il organisait avec Régine Chopinot était très inattendu, je n’imaginais pas trouver cette liberté ! Le yoga nous amène vraiment à faire ce qui paraissait impossible auparavant.
Laurence Maman, que j’ai rencontrée pendant de nombreuses années régulièrement dans le cadre de cours individuels, occasion d’un travail personnel dans la durée ; sa double compétence est précieuse notamment pour les cours individuels avec des personnes qui ont des difficultés de santé.
Depuis deux ans, je travaille avec Elisabeth Remy. La richesse et la créativité de chacun m’émerveille toujours, cela à partir de la même base, c’est comme des notes de musique : il y a une infinité de compositions possibles.
J’avais découvert l’Âyurveda avec Malek Daouk il y a de nombreuses années. Le désir de profiter de cette autre mine d’or qu’est l’âyurveda s’est concrétisé par deux formations, des séjours-cures, des lectures… A nouveau le lien entre yoga et santé a évolué, j’entends la santé globale – physique et mentale – mais également : vie affective, sociale, épanouissement et expression de nos possibilités. Se poser, déposer, fait partie de la santé au même titre qu’une activité physique régulière ou qu’une alimentation adaptée.
L’âyurveda ouvre à une nouvelle « grille de lecture » et à de nombreuses pistes pour s’adapter, apprivoiser ce que la vie nous apporte que ce soit au quotidien comme dans les passages difficiles. L’âyurveda est créatif et joyeux ! Comme le yoga, son projet est de nous rendre plus à l’écoute, plus respectueux de « qui je suis », et des changements que la vie nous apporte. Il n’est pas question pour moi de soigner bien sûr mais de prendre soin de la vie en soi, de prévenir, d’anticiper, de prévenir, ajuster ; la nature est une référence importante. La « non-violence », c’est-à-dire le fait d’être bienveillant avec soi exclut les changements brusques, radicaux, qui sont perturbants à tous points de vue.
 
Y a-t-il un sûtra qui te « porte » ?
Je reviens très souvent aux bases : définition de la posture, du pranayama, la compréhension de l’ego, éviter la souffrance à venir… Ces temps-ci, aller vers la simplicité, l’essentiel, me paraît de plus en plus important, individuellement et aussi collectivement.
 
Dans l’enseignement du yoga que tu transmets, qu’est-ce qui te rend heureuse et fière aujourd’hui ?
Fière, je ne sais pas ! mais je suis heureuse des relations de confiance qui se tissent entre les personnes. Heureuse aussi d’avoir pu/su faire du yoga un compagnon de route depuis de nombreuses années.
Et ce questionnement : qu’en aurait-il été de mon propre cheminement en yoga, si je n’avais pas pris la décision d’enseigner, de transmettre ?
 
Tu enseignes aussi à différents publics...
A des personnes très âgées, des personnes souffrant de pathologies lourdes. A la Cité de la Céramique de Sèvres, l’objectif est d’alléger les TMS (troubles musculo-squelettiques) pour le personnel travaillant dans les ateliers et qui ont de grandes contraintes physiques.
 
Un projet qui te tient à cœur ?
Mettre en place d’autres ateliers stress/âyurveda, le stress ayant de multiples conséquences ; une journée « silence », où la gaieté serait notre invitée.
Continuer à chercher, échanger. Peut-être un nouveau cycle de formation : yogathérapie peut-être ? Et puis, yoga, nature, voyages… Cultiver l’amitié, sans laquelle la vie manquerait singulièrement de saveurs.

Propos recueillis par Tonia Rivot



Yoga et Cancer

Auteur: 
DAUDE HELENE

Comment guider une pratique de yoga avec des personnes atteintes de cancer ?
 
La pratique du yoga peut améliorer les conditions et la qualité de vie des personnes qui sont soignées pour un cancer ou qui viennent de terminer leurs traitements. Au studio de la Main-d’Or à Paris, un groupe de dix-huit participants s’est retrouvé le 9 avril  2016, autour de Monique Sévellec, psychologue, et Hélène Daude, professeur de yoga, pour travailler sur ce thème. La journée s’est structurée à partir de leur double expérience, acquise en particulier auprès de personnes atteintes de cancer à la Maison des Patients de Saint-Cloud (Institut Curie). Elle s’est enrichie du témoignage de deux anciennes patientes.

Dans un premier temps, l’intervention de la psychologue s’est attachée à montrer les difficultés et les conséquences de la maladie et des traitements sur les plans physique, psychologique, spirituel… L’originalité de ce travail a été de mettre en résonance les troubles spécifiques dont souffrent ces patients et les données théoriques, l’éventail de ressources qu’offre le yoga, tant au niveau postural que philosophique.

S’il est maintenant première cause de décès en France, le cancer existe depuis la nuit des temps. Étymologiquement « cette maladie tirerait son nom – dérivé du grec karkinos et du latin cancer signifiant “crabe” – de la ressemblance présentée par les veines gonflées d’une tumeur externe avec les pattes du crabe » (Susan Sontag, La Maladie comme métaphore).

Le cancer fait irruption dans la vie du sujet avec éclat, faisant vaciller « le sentiment de continuité de l’existence » (D. W. Winnicott). Il annonce la perte de l’état de santé,  l’ombre inquiétante de la maladie rendant étrange le familier (S. Freud, l’Inquiétante Étrangeté). On peut parler de souffrance globale.

Le corps est douloureux et très fatigué. Il est transformé, dégradé. La peur d’avoir mal peut encore accentuer ces ressentis. Psychologiquement, apparaissent des troubles anxieux voire dépressifs, un sentiment de dépersonnalisation lié à l’impression de ne plus se reconnaître. La confiance en soi, l’estime de soi, l’amour de soi, indispensables au sentiment de bien-être, sont altérés.

Très souvent l’épreuve du cancer affecte la confiance dans ses trois dimensions : la confiance en soi, la confiance envers les autres, la confiance dans la vie. La peur de la mort, la conscience de sa finitude peut être envahissante. La dimension spirituelle est aussi impliquée car toutes ces souffrances font émerger un questionnement sur le sens de la vie, l’utilité de l’existence.

En écho à cette difficile épreuve de vie, le professeur de yoga saura proposer des postures d’ancrage, d’équilibre, et des postures qui redonnent de l’énergie, renforcent la confiance et l’estime de soi, ainsi que des postures de lâcher-prise. Pour guider la pratique et que cette pratique porte du fruit, il est important de créer une relation de confiance. Ce lien qui s’établit entre l’enseignant et le(s) élève(s) est essentiel, il se tisse au fil des séances. Le yoga a une vision holistique de l’être, contrairement à la médecine occidentale qui le fragmente. L’élève prend conscience de son corps dans sa globalité, unifié par le souffle, sans être focalisé sur la partie malade.

On pourra aborder la notion de Prâna, l’énergie vitale, et faire découvrir les lieux de la respiration, le thorax, la région de prâna, et l’abdomen celle d’apâna, les deux souffles majeurs. « La notion de prâna – à la fois énergie vitale et région du haut du corps sollicitée par l’inspiration – et la notion d’apâna – énergie d’élimination, région du bas du corps sollicitée par l’expiration – détiennent à elles deux le secret du yoga.
Elles représentent les deux foyers d’énergie que Freud en son temps aurait appelés pulsion de vie et pulsion de mort. L’une est le siège de la conscience, prâna, l’autre est le lieu des « souillures », de ce qui n’est pas digéré, pourrait-on dire, apâna » (Christiane  Berthelet-Lorelle, Les Créations du corps et de l’inconscient, Cahiers de Présence d’Esprit).

La voix de celui ou celle qui guide la pratique est un élément à prendre en compte. La voix est posée,  bien timbrée, elle a les qualités qui définissent la posture – sthira sukha –  fermeté et douceur, elle est présence vibrante. La voix est « soutenante », elle peut encourager, stimuler, ou bien calmer, rassurer, détendre. Le lien vivant passe par la voix. Les mots qui guident la pratique sont choisis avec soin. On pourra parler avec des images, mais faire attention à ce qu’elles véhiculent. Trouver des bhavana, des orientations appropriées, justes, pour guider une posture, un enchaînement de postures ou une séance tout entière.

On installera aussi des temps d’observation pour intégrer les effets de chaque posture ; en focalisant son attention sur le corps, sur le souffle, sur l’état mental. Il est possible de faire une lecture qui a du sens en fin de séance. Une lecture qui donne une piste de réflexion, qui ouvre la voie à la méditation. Laisser cheminer le texte à l’intérieur de soi. On peut introduire des sons dans la pratique, chanter un mantra,  si c’est quelque chose qui a du sens pour le professeur qui le transmet.

Les temps de parole à l’intérieur du groupe sont précieux. À la Maison des Patients, un temps de parole très court est proposé en début de séance, et un temps de parole plus long en fin de séance. C’est un partage, dans le cadre sécurisant du groupe, un temps d’écoute respectueuse du ressenti éprouvé par celui qui a envie de s’exprimer. Toutes sortes d’émotions peuvent émerger, l’humour et le rire comme les larmes et la tristesse.

Dans le Yoga-Sûtra de Patanjali, on peut s’appuyer sur certains aphorismes pour orienter la construction des séances.
L’aphorisme II.33 – Vitarkabhadane pratipakshabhavanam – qui propose « au temps du tourment, réajustement » (traduction de Claude Maréchal).
Et l’aphorisme II.11 – dhyanaheyah tad vrttayah – qui souligne que lorsqu’elles sont « actives, les sources de souffrance doivent être éliminées par la réflexion méditative » (traduction de Frans Moors).

Le travail de réflexion sur les sûtras peut être proposé à un groupe en fonction de la demande des participants. Par exemple, il est arrivé qu’une élève apporte un article concernant la philosophie du yoga lors d’une séance. Qu’est-ce qui sous-tend la pratique du yoga ? Le yoga est plus qu’un travail sur le corps, il touche tous les plans de l’Être. Le Yoga-Sûtra de Patanjali est la source à laquelle on peut puiser pour trouver des éléments de réponses à nos questions existentielles.

Le professeur de yoga est sollicité aussi en tant que personne. Il  doit accompagner dans la bienveillance et soutenir la personne malade, en respectant son cheminement. Tout en l’accompagnant sur la voie du lâcher-prise qui l’aidera à accepter les transformations dans son corps et dans sa vie, il doit attendre avec patience que la personne soit prête. Aussi, se pose pour lui l’épineuse question du « comment » : comment se donner les capacités d’écouter, d’entendre et d’accompagner. Cela demande une vigilance et une observation de soi-même, de sa propre vulnérabilité. Il est important d’accepter de ne pas avoir de réponses. Et surtout de ne pas chercher de solutions pour l’autre, à sa place. Il s’agit de rester dans son rôle. Cela impose de travailler l’émotion du contre-transfert et d’avoir un lieu où être écouté soi-même.

Hélène Daude, Professeur de yoga et Monique Sévellec, Psychologue